09.12.2006

Un soir de Noël....

J'avais écrit le 8 décembre 2005....

...Déjà un an!

 

...En cette nuit du 24 décembre 1918, il montait la garde devant une clôture croisée de barbelés qui défendait un dépôt d’ armes diaboliques. Son gradé direct lui avait bien recommandé d’être vigilant car l’ennemi pourrait marquer sa rancune de vaincu en attaquant par surprise. La peur était dans sa tête.

Son attention se portait à l’horizon au dessus des sapins qui non seulement l’encerclaient mais aussi l’asphyxiaient en ce jour de veillée de Noël. Cette masse de neige sale et boueuse l’étouffait de nostalgie, loin de sa Belgique natale; il pataugeait de la barrière à la cabine de garde sans oser montrer le dos au trou noir et cynique qui dévalait vers le village silencieux. Il était vraiment envoûté par ce néant infini qui ne renvoyait même pas l’écho de ses toussotements. Cet hiver avait été réellement le plus dur et le plus déchirant de tout son service militaire. Pourtant, il avait quitté sa famille sans regret et sans pleurs. Il était parti en conquérant après la déclaration de l’armistice comme tous les jeunes soldats en mal d’aventures. Tous savaient que la guerre était finie et qu’ils ne risquaient rien à côté de tous les carnages ensanglantés des batailles de tranchées. On l’avait dépêché dans un régiment du front qui avait envahi ce pays décimé par l’horreur des défaîtes barbares. Lui et ses copains de régiment étaient venus remplacer tous ces héros qui avaient bien mérité un repos de guerriers triomphateurs.

Avant de rejoindre leur foyer pour les fêtes, ils leur avaient raconté les périples de charge au clairon et à la baïonnette. Ils avaient crié leur haine pour l’ennemi qui ne faisait aucun prisonnier qui éventrait tous les blessés. Ils les appelaient « prussiens »,et décrivaient comment ils avaient étripé sans pitié des jeunes gamins les suppliant au fond de leur tranchée.

Aujourd’hui soir, il était seul, devant ce dépôt de munitions à cogiter ces récits d’horreur. Il avait plus peur que du courage ; il serrait son fusil, le doigt pressé sur la gâchette. Il sursautait au moindre craquement, au faible frémissement des feuilles, aux cris sauvages dans le lointain. Il cherchait dans le noir tous les fantasmes qu’il avaient entendus dans ces récits de guerre.

Soudain, une voix majestueuse et mystique s’éleva dans le ciel , une lumière lointaine étincela dans la vallée du Rhin. Cette lueur ressemblait fort à l’étoile du Berger et l’air à un « Stille nacht ». Sa main trembla sur la crosse de son fusil. Il n’attendait nullement cet appel de paix et d’espoir. Sans comprendre les paroles, il devinait que le message était plus une motivation à la sérénité qu’un appel à la violence. Il réalisait que les horreurs qu’on lui avait décrites ne s’identifiaient pas à ce chant d’espoir. Il continuait à regarder cette ligne de feu se reflétant dans les nuages; il tomba à genou dans la neige en écoutant le tocsin marteler la bas de la vallée ; il fut ébloui par les torches de feu que les villageois portaient à bout de bras . Du haut de sa colline, il les voyait zigzaguer lentement , mais déterminés sur les sentiers glissants qui les menaient au sommet. Il entendait des cris de femmes ,des pleurs d’enfants faisant échos avec le vent glacial qui lui lacérait le visage.

Comment devrait-il réagir? Pas de GSM pour informer ses chefs.

N’était-ce pas, dans cette approche, un ruse quelconque pour envahir cet endroit stratégique ?Faudrait-il lancer la sommation tant apprise en exercice et tirer en l’air pour les stopper sur le champs ?Les menacer en pointant sa baïonnette ?

Les sons langoureux et envoûtés par la hauteur des arbres s’approchaient à cent mètres, vingt et puis dix ;tout cela le paralysait et lui faisait baisser son arme vers la reddition.Il finit par planter le canon dans le sol meuble.

C’était son message de capitulation en les voyant si humbles dans leur majesté, à dix pas de son lieu de garde. Il imaginait qu’il allait subitement recevoir en plein cœur le poignard de la révolte ou la balle de la vengeance. Les secondes suivantes lui semblaient éternelles ;pour pouvoir mieux les supporter, il s’agenouilla , déposa son casque et il joignit ses mains dégantées. Il se mit à prier des mots qu’il avait appris au catéchisme de la paroisse. Il pensait surtout aux siens qui ne pouvaient se douter du moment présent ; une larme sèche et tremblante s’écoula le long de ses rides creuses de fatigue et de peur. Il ferma les yeux en attendant son dernier souffle. Il pensait être arrivé au "dernier hiver de sa Vie".

Un silence de tombe fit place aux dernières notes de la chanson. La population s’arrêta devant lui, à dix mètres et tous, alignés et serrés les uns contre les autres pour se protéger du froid, s’agenouillèrent , tête baissées. Il devina qu’ils priaient et ,dans leur langue, avec la même intonation, qu’ils s’adressaient à un même Dieu : il comprit qu’ils cherchaient au plus profond de leur âme cette sérénité et ce havre de paix tant espéré après quatre années de guerre.

 

Finalement, tout ce qui l’avait horrifié s’effritait en chimères en voyant le comportement de ces gens qui lui tendaient des mains de paix. C’était le commencement d’ un avenir d’espoir et il acceptait leur message.

Quand il me l’a raconté, sa voix frémissait encore d’émotion, comme si c’était hier. Pourtant, en cette veillée de Noël, mon grand père avait quatre vingt cinq ans.

Je me  souviendrai toujours de son regard pétillant , semé d’étoiles comme celle qu’il avait vu pointer dans sa vallée.